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MARE NOSTRUM. Orient-Occident : Dialogues
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Refèrencia: AVSA9888

  • Montserrat Figueras, Lior Emaleh
  • Hespèrion XXI
  • Jordi Savall

L’idée essentielle de nos Livres/CD, et spécialement de celui-ci, dédié à la civilisation Méditerranéenne, est de chercher les éléments capables d’établir des liens entre la musique et l’histoire. Ou mieux encore, de revivre et comprendre les moments importants de notre mémoire historique, grâce à l’émotion et à la beauté de la musique et grâce à la lumière apportée par les réflexions et commentaires de nos historiens, philosophes, écrivains et poètes.

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et sans la mémoire il n’y a point d’esprit. »
Voltaire, Aventure de la mémoire, 1773

L’idée essentielle de nos Livres/CD, et spécialement de celui-ci, dédié à la civilisation Méditerranéenne, est de chercher les éléments capables d’établir des liens entre la musique et l’histoire. Ou mieux encore, de revivre et comprendre les moments importants de notre mémoire historique, grâce à l’émotion et à la beauté de la musique et grâce à la lumière apportée par les réflexions et commentaires de nos historiens, philosophes, écrivains et poètes.

Notre choix musical pour illustrer cette diversité s’est concrétisé à partir de deux sources principales ; les traditions orales sépharades, berbères, grecques, arabes, hébraïques, andalouses et catalanes, et les répertoires manuscrits médiévaux, du « trecento », de Kantemiroglu et de compositeurs tels que le grand maître grec Angeli ou le sultan ottoman Selim III, outre les Taksims (improvisations) précédant les Makams ottomans, ainsi que les improvisations développées à partir de thèmes populaires comme les Romances ou mélodies Sépharades, et sur la merveilleuse mélodie catalane « El Cant dels Aucells ». D’abord présentée en version instrumentale sur instruments anciens elle est finalement donnée dans une version contemporaine sur un poème de Manuel Forcano. consistant en un dialogue entre la voix de Ferran Savall et le qanun, le oud, le kaval, la contrebasse et la percussion.

Les civilisations et les peuples de « Notre Mer » se sont forgés à partir de deux grands fleuves indépendants mais toujours communicants ; les invasions et migrations et les développements des trois principales religions. C’est pourquoi l’histoire de la Méditerranée, comme le constate si bien Maurice Aymard, est surtout l’histoire de multiples migrations, invasions, expansions et diasporas; elle a été façonnée, autant par les arrivées de peuples nouveaux que par les expansions successives: grecque, phénicienne, romaine, arabe, chrétienne, ottomane. La grande majorité des peuples qui y vivent aujourd’hui y sont arrivés du dehors, à date assez récente pour que, du second millénaire avant notre ère jusqu’au Moyen Âge, on puisse dater leur venue avec une certaine précision.

Mais la Méditerranée c’est aussi l’histoire de la mythologie, de la philosophie, des anciennes croyances, de la pensée spirituelle et des conflits très étroitement liés aux trois principales religions monothéistes : judaïsme, christianisme et islam. Comme le décrit si bien Roger Arnaldez ; « Quelle que soit l’origine des religions, il semble que le polythéisme corresponde bien à l’expérience pratique d’hommes aux prises avec une nature hostile, arène où se combattent des puissances opposées, les vents et les eaux, les feux du ciel et de la terre, entraînant dans leur mêlée furieuse les destins et les travaux des hommes. Les guerres incessantes entre les peuples étaient elles-mêmes à l’image de cette constante discorde». Les philosophes, de leur côté, se sont essayés à réduire les chaos. Pour Héraclite, « Polemos (la guerre) est le père et le roi de toute chose » et il cherche ardemment les principes de la concorde dans ce qu’il appelle « Le Logos ». Mais seulement « ce qui lutte avec soi-même peut s’accorder : mouvements en sens contraire comme pour l’arc et la lyre », et il ajoute que « c’est de ce qui est en lutte que naît la plus belle harmonie : tout se fait par discorde ». L’évolution de la pensée grecque vers la conception d’un Dieu unique fut sans doute longtemps retardée par les particularismes religieux des cités. C’est avec l’Empire d’Alexandre que naît un certain cosmopolitisme dont l’influence à été certaine dans l’affirmation de l’idée monothéiste en milieu grec.

Le Dieu unique est révélé aux Hébreux, mais c’est un Dieu jaloux qui veut être seul à recevoir un culte des hommes. C’est un monothéisme très exclusif, il exige de son peuple qu’il se détourne totalement des « idoles » et même qu’il s’écarte de tous les peuples idolâtres. À la différence de ce qui s’est passé pour les Grecs, chez qui l’évolution est plus une aventure de la pensée qu’une péripétie historique, c’est par la lutte réelle contre des peuples étrangers, qui les entouraient et les menaçaient dans leur existence et leur liberté nationale, mais aussi dans leur fidélité à leur Dieu, que les Fils d’Israël sont arrivés à concevoir ce Dieu ; Roi des Nations, qui reste fondamentalement le Roi d’Israël, qui a fait avec son peuple une alliance dans la Loi. Dans les derniers siècles de l’Antiquité et les premiers de l’ère chrétienne, les juifs s’étaient répandus sur les pourtours de la Méditerranée, en particulier à Alexandrie et à Rome où ils constituèrent ainsi la première diaspora. Comme l’explique Roger Arnaldez, c’est tout particulièrement la présence importante de la populations juive dans cette ville et le fait qu’elle était de culture grecque qui a permis l’œuvre magistrale de Philon d’Alexandrie voulant rendre accessible à l’esprit hellénistique, nourri de platonisme, de stoïcisme, mais également curieux des religions orientales à mystères, l’idée profonde de la pensée mosaïque et le sens symbolique de la Loi.

Quand Jésus de Nazareth naquit, le judaïsme passait par des crises sociales et politiques, et il était en fermentation sous l’effet de conceptions religieuses diverses. Pharisiens, sadducéens et zélotes s’opposaient, et il y avait également les esséniens que nous connaissons mieux par les manuscrits de la mer Morte, les thérapeutes qui peut-être se rattachaient à leur mouvement, et dont Philon a parlé dans le « Da Vita Contemplativa ». Le Dieu unique prêché par le Christ est bien celui d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. Mais il n’est plus exclusif à ceux avec qui Il avait fait alliance. Il est élevé au dessus des mêlées humaines ; « Dieux est amour » voilà la grande et nouvelle révélation qu’annonce Jean dans sa première Epître (4,8), mais il emploie le mot « agapè » pour éliminer toute référence aux théogonies et aux cosmogonies fondées sur des images sexuelles ; il révèle le mystère de la vie intime de ce Dieu vivant qu’annonçaient les prophètes et il enseigne que l’homme est appelé à participer à cette vie par l’amour : « Bien-aimés, aimons nous les uns les autres ; car l’amour est de Dieu, et quiconque aime est né de Dieu et connaît Dieu » (Ibid, 4, 7-10). Né dans le judaïsme, le christianisme vécut d’abord dans un milieu judéo-chrétien. Mais saint Paul allant plus loin que Philon d’Alexandrie, comprit que sa foi ne pouvait être reçue par les Gentils que si on la coupait de la Loi mosaïque ; « Car nous considérons que l’homme est justifié par la foi en dehors des œuvres de la loi. Ou bien Dieu serait-il le Dieu des juifs seulement ? Ne l’est-il pas aussi des Gentils ? Oui. Il l’est aussi des Gentils, puisque Dieu est un. »

Le christianisme l’emporta politiquement avec l’empereur Constantin. On comprend alors que le peuple de l’Ancien Testament – souvent méprisé et maltraité par les Romains, et plus encore par les chrétiens triomphants –, privé de son Temple à Jérusalem, privé de prophètes, se soit replié, sous la conduite de ses docteurs, sur la sauvegarde de ce qui lui restait : son Livre. Ils l’ont transcrit, fixé, étudié mot par mot tout au long de leur vie, car il était leur raison d’être et de vivre. Ainsi s’est développée en vase clos une immense littérature qui s’appuie sur la Mishna, les Talmud de Jérusalem et de Babylone, la Halakha et la Aggada, et a produit l’essor de la Cabbale et la mystique Juive.

Cependant les chrétiens suivaient des voies bien différentes. Sans doute, ils étudiaient aussi les livres sacrés, mais ils étaient devenus les porteurs de la civilisation gréco-romaine. Devenue officielle dans l’Empire, la religion chrétienne fut confrontée à un grand péril : le goût de la richesse et du faste, le goût du pouvoir. Mais parallèlement s’est conservé et développé un esprit de pauvreté, de simplicité et d’humilité avec le monachisme en Occident, avec saint Benoît et sa règle : vie d’obéissance, de prière, de pénitence et de travail.

Le dernier bouleversement subi dans l’espace Méditerranéen médiéval fut la rapide conquête de villes et de pays par les « Cavaliers d’Allah ». C’est de nouveau Roger Arnaldez qui nous rappelle que ces Cavaliers venus des déserts d’Arabie, n’étaient pas des envahisseurs ordinaires, simplement avides de conquêtes et de butin (encore que les hommes ne soient jamais affranchis de toutes convoitises) : ils apportaient avec eux une nouvelle foi, celle qu’avait prêché le prophète Muhammad et qui se présentait comme le rappel de la foi d’Abraham, le père des croyants, l’ami de Dieu. Il fallait la restaurer, car les juifs et les chrétiens l’avaient faussée, en dissimulant ou en altérant les vérités contenues dans la Thora et dans l’Évangile authentiques, révélés aux prophètes Moïse et Jésus. Le monothéisme absolu est affirmé par le Coran, parole éternelle et incréée de Dieu, de la façon la plus brutale et la plus tranchante. « Prêche, au nom de ton Seigneur qui créa » (96,1). L’homme n’a à l’interroger ni sur ses actions ni sur ses commandements, car c’est Lui, au contraire, qui interroge l’homme (21,23). Ce qui est exigé à ses serviteurs, c’est la stricte obéissance et la soumission à sa volonté. Le mot « islâm » signifie précisément cette soumission, et l’islam se présente comme la restauration d’une vérité unique qui doit faire l’unité de tous les croyants. « Dis :–Ô gens du livre (juifs et chrétiens), venez-en à un propos qui soit à égalité entre vous et nous : que nous n’adorons que Dieu et ne lui associons rien ; que nous ne nous prenons pas les uns ou les autres pour seigneurs, en dehors de Dieu ! Certes pour la simplicité de son dogme, l’islam peut se présenter comme la foi qui devrait être commune aux trois monothéismes : un seul Dieu, une seule foi, une seule communauté, or la foi, selon un « hadith » célèbre, consiste à croire en Dieu, aux anges, aux Livres, aux Envoyés, au Jugement Dernier et à ce qui est prédéterminé en bien et en mal.

Il peut sembler que sur un tel credo, tous les monothéismes devraient tomber d’accord, mais de fait, en tant que religions positives révélées, elles ne peuvent arriver à s’entendre. Les Livres, les Envoyés ne sont pas les mêmes ou ils ne sont pas compris de la même manière.

En un domaine, cependant, des convergences se manifestèrent. Dans les trois religions, l’idée d’un Dieu unique soulève des problèmes qui sont communs à tous, et il y a eu certes des littéralistes et des fondamentalistes. Mais la philosophie grecque finit par imposer partout des cadres conceptuels, et la logique d’Aristote des méthodes de raisonnement. À Bagdad, dans la Maison de la Sagesse, « Bayt al-Hikma » fondée par le calife Ma’mûn, se concentra l’héritage philosophique et scientifique d’Alexandrie. Savants juifs, chrétiens et musulmans se rencontrèrent pour traduire les ouvrages grecs.

Sur le plan humain, le visage actuel de la Méditerranée est d’abord l’œuvre de trois grands ensembles de mouvements migratoires, échelonnés sur plus de trois millénaires. Le premier et le plus long, de l’an 2000 avant notre ère jusqu’à la fin des invasions barbares, peuple les péninsules et les rivages du nord ; Hittites, Grecs, Italiques et Celtes d’est en ouest, puis après l’échec de Rome à les contenir, les Francs, les Lombards et les Slaves. Le tout au prix d’à-coups brutaux, d’immenses ravages générateurs de longues régressions : la destruction, au XIIe siècle avant notre ère, des royaumes achéens de Mycènes et d’Argos par une seconde vague d’envahisseurs grecs, les Doriens, inaugure un Moyen Âge comparable à celui qui suit l’effondrement de Rome devant la poussée barbare.

Les deux autres mouvements migratoires sont, toujours selon Maurice Aymard, l’œuvre de deux groupes, plus restreints sans doute en nombre, de grands nomades : Arabes et Turcs. Les premiers déferlent à partir du VIIe siècle depuis leurs déserts tropicaux du Proche-Orient, bousculent la résistance affaiblie de Byzance, imposant en deux siècles, de Bagdad à Gibraltar, leur foi toute neuve et leur langue, débordent même au nord, occupent l’Espagne et la Sicile, et ravagent les côtes d’Italie et de France. Venus des steppes froides de l’Asie centrale, le seconds s’installent en Anatolie à partir du XIe siècle : trois siècles plus tard l’Etat des Osmanlis réussit à s’établir solidement dans les Balkans avant de s’emparer de Constantinople, puis soumettre, jusqu’à Alger tout l’islam méditerranéen. Istanbul réussit ce paradoxe de devenir, à l’époque de Soliman le Magnifique, la première ville turque, mais aussi la première ville grecque, arménienne et juive… Nulle trace, il est vrai, de conversion forcée : les « infidèles » ont partout leur place, confirmée par un impôt spécial. La césure fondamentale oppose désormais non le Nord et le Sud, mais l’Orient et l’Occident.

Pendant tous ces siècles anciens, les migrations avaient fait l’histoire et l’unité de la Méditerranée : elles menacent aujourd’hui de la défaire. Contre cette menace monte aujourd’hui la même révolte, la même recherche passionnée d’identités en voie d’être détruites par le nivellement linguistique, politique et économique.

Athènes et Jérusalem, en essaimant sur tout le pourtour de la Méditerranée, ont fondé par le concours de leurs cultures philosophiques et religieuses la civilisation du monde occidental. Nous adhérons à l’espoir de Roger Arnaldez, quand il nous dit « Qu’il faut souhaiter la reprise de tels contacts entre les penseurs des trois monothéismes méditerranéens, dans des conditions qui pourraient être aujourd’hui plus favorables encore que par le passé ». Nos cultures et nos civilisations en sortiront très bénéficiées par l’établissement d’un réel dialogue interculturel entre Orient et Occident ; un réel dialogue qui permettrait, si celles-ci en trouvent le chemin, sinon l’unité, du moins une redécouverte des idéaux communs qui les animent et des valeurs partagées qui font leur force et leur originalité. Des idéaux et des valeurs dont la patrie d’origine fut cet ancienne MARE NOSTRUM qui est notre bassin méditerranéen.

Enfin, laissons parler l’histoire, pour mieux comprendre le sens de nos origines et de nos tragédies, de nos conflits et de nos espoirs, et laissons sonner la musique, pour nous faire sentir, grâce au dialogue des voix et des instruments, combien l’infinie richesse de notre diversité musicale « méditerranéenne » peut être une source inépuisable d’émotions et de beauté, de dialogues et de découvertes. Nous pensons comme Amin Maalouf que « Pour redonner à notre humanité déboussolée quelques signes d’espoir, il faut aller bien au-delà d’un dialogue des cultures et des croyances, vers un dialogue des âmes. Telle est, en ce début du XXIe siècle, la mission irremplaçable de l’art ».

JORDI SAVALL
New York, 10/15 d’Octobre 2011