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  • SIEUR DE SAINTE-COLOMBE Concerts à deux violes esgales
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SIEUR DE SAINTE-COLOMBE Concerts à deux violes esgales
15,00
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Reference: AVSA9885

  • Wieland Kuijken
  • Jordi Savall

On ne savait rien ou à peu près de Monsieur de Sainte-Colombe, pas même son prénom : et le mystère de sa personne n’était pas sans redoubler celui qui se dégage des Concerts à deux Violes qui seuls nous étaient parvenus. Les violistes savaient qu’il était l’inventeur de cette septième corde qu’on ajouta en France à l’instrument. On avait déduit qu’il avait deux filles du fait qu’il donnait des concerts avec elles. Et Titon du Tillet avait raconté la plaisante histoire de Marin Marais venant écouter son maître en secret, caché sous la cabane dans un mûrier où celui-ci « jouait plus tranquillement et· plus délicieusement de la viole ».

Description

LA DOUBLE VIE DE MONSIEUR DE SAINTE-COLOMBE

On ne savait rien ou à peu près de Monsieur de Sainte-Colombe, pas même son prénom : et le mystère de sa personne n’était pas sans redoubler celui qui se dégage des Concerts à deux Violes qui seuls nous étaient parvenus. Les violistes savaient qu’il était l’inventeur de cette septième corde qu’on ajouta en France à l’instrument. On avait déduit qu’il avait deux filles du fait qu’il donnait des concerts avec elles. Et Titon du Tillet avait raconté la plaisante histoire de Marin Marais venant écouter son maître en secret, caché sous la cabane dans un mûrier où celui-ci « jouait plus tranquillement et· plus délicieusement de la viole ». C’était tout. Et sur ce mélange d’ignorance et d’anecdotes pittoresques, une musique étrange, un peu lointaine et distante, grave et savante, ne relevant d’aucun genre connu, impossible à rattacher à une école particulière ni à un type d’écriture défini, parachutée au milieu de l’histoire de la musique. C’est alors que parurent un faiseur de mots et un faiseur d’images: un roman et un film allaient donner tout à coup un visage à Monsieur de Sainte-Colombe et à ses filles, construire la cabane et la remplir « délicieusement » de musique. Monsieur de Sainte-Colombe devenait quelqu’un, et le plus étonnant est que sa personne surgissait moins des deux petits faits anecdotiques connus (les filles, la cabane), que de sa musique elle-même. Sa gravité devint la solitude distante et brusque d’un homme replié sur lui-même et tout occupé à transformer en sons la nostalgie, l’irrémédiable et les désirs inassouvis. C’était une biographie issue de la musique: Les Regrets, Les Pleurs, La Rêveuse avaient engendré une tragédie, images et mots nés de la musique sans paroles.

Une chose entraînant l’autre, voici maintenant que la biographie imaginaire laisse place à d’autres vies qui se superposent à la première. D’abord, il y eut, semblerait-il, une fausse piste. Celle publié dans Le Monde, en janvier 1992, par le musicologue Pierre Guillot, qui nous apprenait que Monsieur de Sainte Colombe a bien existé, qu’il ne portait pas ce nom-là mais s’appelait Augustin Dautrecourt, qu’il habitait Lyon et non la vallée de la Bièvre et qu’il enseignait la musique dans les années 1660 aux demoiselles de la Charité (à Lyon), comme un Vivaldi des bords de la Saône et qui employait le pseudonyme de Sainte-Colombe. Il semblerait que les sources consultées par Mr. Guillot n’étaient pas très fiables et on a vite récusé cette identification… Finalement de plus récentes recherches ont permis de découvrir, une troisième hypothèse. Qui fait penser qu’il se prénommait Jean, même si dans toutes les sources musicales on le désigne seulement comme Sieur de Sainte-Colombe, ou aussi comme Mr. de Sainte-Colombe le père, car on lui connaît un fils, dit Mr. Sainte-Colombe le fils (environ 1660-1720), violiste et compositeur également, dont on a retrouvé la trace de ses compositions dans un recueil manuscrit de la Bibliothèque Durham en Angleterre. Le plus étonnant c’est que tout cela ne change rien. Non seulement le Sainte-Colombe imaginaire que nous connaissions avant d’aller au cinéma n’a pas été entamé par celui qu’ont inventé Pascal Quignard et Alain Corneau, mais le fait d’apprendre que ce nouveau personnage lui-même n’était pas vrai ne nous trouble pas davantage. Toutes ces images coexistent sans peine: c’est la musique qui compte seule.

En définitive, on s’aperçoit que Monsieur de Sainte-Colombe n’a pas seulement donné à la viole française la septième corde qui fait son originalité, mais son esprit. Il est le premier à avoir pressenti et traduit en musique ce qui constitue la spécificité de la viole. Cette marque s’imposera à tous ceux qui viendront après lui en France. Ce qui caractérisera la musique française pour la viole, jusqu’à sa disparition déplorée par Hubert Le Blanc, ce n’est pas seulement sa technique particulière, l’usage de la polyphonie, les frettes, la forme du chevalet, la septième corde …, c’est ce caractère élégiaque, crépusculaire, nocturne (au sens où Fauré entend ce mot), cette musique en clair-obscur. La musique française pour viole gardera toujours cette gravité, cette intériorité, ce secret que le Couperin de La Pompe Funèbre, le Marin Marais des Voix Humaines ne démentiront jamais. Même lorsque Forqueray, hautain et violent, l’aura tirée vers la virtuosité et l’éclat, même lorsque Caix d’Hervelois lui aura donné une tonalité plus légère et plus aimable, il restera toujours dans la voix de la viole à la française quelque chose d’intérieur, de silencieux, qui lui vient, n’en doutons pas, de Monsieur de Sainte-Colombe.

PHILIPPE BEAUSSANT